Boris Vian, la vie en swing

Comme un riff de trompette qui passe et repasse sur le pick-up, une phrase revient dans les écrits intimes de Boris Vian : « J'avais vingt ans en juin 40. » Quel handicap, quel privilège! Et quel besoin d'occulter l'horreur, pour pouvoir les vivre, ces vingt ans ! Toute sa vie il s'accrochera à son credo : « Rester ultra léger. » Publié par Tessa Ivascu dans DS Magazine, 1998.

« Il y a seulement deux choses : c’est l’amour, de toutes les façons, avec de jolies filles, et la musique de la Nouvelle Orléans ou de Duke Ellington. Le reste devrait disparaître, car le reste est laid… » (L’Ecume des jours)
« LONGTEMPS NOUS N'AVONS PAS FAIT LA DIFFÉRENCE entre le dimanche et les autres jours », dira Ninon, la sœur de Boris, en évoquant leur enfance. Les Vian ont bâti leur imposante fortune grâce à la fusion du bronze (le grand-père de Boris était un bronzier d'art réputé) et de l'argent apporté par les mariages avec de riches héritières. Lorsque Boris naît, le 10 mars 1920, c'est l'âge d'or. La famille habite une vaste villa à Ville-d'Avray, entourée d'un jardin luxuriant. Paul, le père, est le portrait-type du dandy aisé du début du siècle. Rentier de naissance, il grandit entouré de précepteurs, s'offre une voiture à quinze ans, et un peu plus tard un avion qui vole par bonds, passe ses journées avec des mécaniciens. Avant-gardiste, il pratique le naturisme, les sports nautiques, et épouse une femme de huit ans son aînée, Yvonne Woldemar-Ravenez, fille d'un grand industriel. Ils auront quatre enfants, prénommés d'après des personnages d'opéra, la grande passion d'Yvonne : Lélio, Boris (comme Godounov), Alain et Ninon.

Gérer une fortune, c'est une occupation pas très bath pour un dandy. Paul confie ses intérêts à un ami et consacre toute son énergie à transformer sa demeure en paradis communautaire, gouverné par une seule règle : le jeu. La réalité ne doit jamais franchir les grilles de la propriété. Aux Fauvettes, chaque journée est un conte de fées. Le coiffeur, l'institutrice des enfants se déplacent à domicile. Les petits Vian gambadent dans les allées du jardin, avec Maurice, le chauffeur noir, et Pippo, dit La Pipe, le jardinier italien, un ancien de la Légion étrangère. Dans le salon, Yvonne, surnommée « La mère Pouche », joue des morceaux de Satie à la harpe. Chaque enfant a droit à un concert particulier, après un chagrin ou un bobo. La cuisinière prépare des crèmes glacées et Paul, Le Patron, sort la Panhard multiplace et embarque toute la maisonnée en promenade. De temps en temps, le savant Jean Rostand, qui est leur voisin, demande aux enfants de lui attraper des crapauds pour ses recherches et leur raconte d'étranges histoires scientifiques.

Bientôt, le décor de cette enfance dorée se ternit. Pendant la crise de 1929, Paul perd en quelques heures la plus grande partie de sa fortune. Mais le jeu doit continuer absolument ! Pas question de quitter le paradis ! Obligé de mettre Les Fauvettes en location, le Patron emménage dans la maison du gardien, réduit le personnel, mais conserve pour les enfants une étroite bande du parc. La villa est louée par la famille Menuhin. L'un des enfants, Yehudi, prodige du violon, étonne déjà Paris et les deux familles iront souvent ensemble l'écouter en concert. Le Patron, si peu préparé aux revers de fortune, doit chercher du boulot. Il devient représentant en produits pharmaceutiques. La Panhard ne sert plus pour les promenades mais pour faire du porte-à-porte. Et le coiffeur se rend désormais chez les Menuhin sans passer par les Vian.

De gré ou de force, Boris reste un enfant privilégié, parce que toujours malade : angine infectieuse, rhumatisme, insuffisance aortique, plus tard fièvre typhoïde... Toute son enfance, il sera entouré de soins obsessionnels par la mère Pouche, ce qui lui fera dire plus tard : « On m'aimait trop ; et comme je ne m'aimais pas, je concluais logiquement à la stupidité de ceux qui m'aimaient. » II combat l'isolement dû à sa malformation cardiaque par des accès d'agitation et de boulimie extrême (il est capable d'engloutir dans le même repas des vol-au-vent aux ris de veau, une poularde, des saint-honoré et cinq bananes).

Surtout, il se force à adopter la griffe de la famille, l'insouciance à toute épreuve. Passionné de cinéma et de mécanique (il déposera plusieurs brevets, dont celui de « la roue élastique »), il est aussi très doué pour les études. Dès quinze ans, il cumule les bacs, latin-grec, philo, maths, allemand, sans peine et sans émotion. A dix-sept ans, il prépare Centrale, parce que « ça me paraissait chouette d'être ingénieur », mais dévore Kafka, Kipling, Stevenson. Il est aussi l'un des premiers à se passionner pour Jarry et sa pataphysique.

Ceci est un extrait. Visualisez l'intégralité de la saga de Boris Vian ICI.